Du gaz naturel en feu d'artifice, une centrale solaire en spectacle pyrotechnique : quand la commande publique se trompe de case
Chaque marché public déclaré porte un code CPV, le vocabulaire commun européen qui dit ce qui a été acheté. 9 454 codes, une nomenclature officielle, et pourtant : 1 303 683 euros de gaz naturel classés en « services pyrotechniques », une centrale solaire photovoltaïque au même rayon, et le remorquage de pontons flottants juste à côté. Ajoutez 48 781 lignes publiées en double, 4 marchés déclarés à 2 147 483 647 euros exactement, soit la plus grande valeur qu'un entier de 32 bits puisse contenir, et 41 comptes qu'aucune nomenclature ne nomme plus. Le portrait d'une transparence qui existe sans être relue.
Un avertissement avant de lire. Rien de ce qui suit n'indique une irrégularité : c'est ce qui a été déclaré. Une case mal cochée dans un formulaire de publication reste une case mal cochée. Elle ne dit rien de la façon dont le marché a été passé, ni de ce qui a été payé, ni de la gestion de la collectivité citée. Le sujet de cet article n'est pas la dépense, c'est une transparence qui existe sans être relue.
Ça commence par un feu d'artifice qui sent le gaz
Le 27/05/2025, une commune publie un marché. Objet déclaré, mot pour mot : « ACCORD-CADRE MULTI-ATTRI FOURNITURE GAZ NATUREL ». 1 303 683 € sur 12 mois. La ligne est propre, la date est bonne, le montant est plausible. Un seul détail cloche : le code qui l'accompagne, le 92360000-2, désigne les « services pyrotechniques ». Les feux d'artifice. Les gerbes, les bouquets finals, la poudre qui monte au ciel le 14 juillet.
Du gaz de ville, donc, rangé au rayon des fusées. C'est le plus gros montant que nous ayons trouvé logé dans une case manifestement fausse, et c'est le point de départ de cet article, dont la question n'est pas « qui a fauté » mais « comment est-ce que ça sort d'un formulaire sans que personne le voie ».
Comment ce chiffre est calculé : comment un code CPV est reconnu comme faux
La règle est une liste explicite, pas une heuristique : marchés dont le code CPV est manifestement faux, écartés des familles festives et publiés ici. Liste explicite, chaque entrée vérifiée sur son propre objet. Chaque cas a été ouvert, lu, et comparé au libellé officiel de son code.
Une détection automatique par mots-clés a été essayée, puis abandonnée, parce qu'elle se trompe dans les deux sens. Elle sortait des décorations de Noël une fourniture de bouleaux peints en blanc, et des cadeaux des coupes et des médailles, alors que ces marchés sont précisément au bon rayon. Une machine qui compare un libellé à un code se trompe autant que l'humain qui a rempli le formulaire, et sans savoir qu'elle se trompe.
Ce que le chiffre ne dit pas, et c'est le plus important : il ne mesure pas le taux d'erreur de codage du fichier. 3 cas vérifiés ne sont pas 3 cas existants : ce sont 3 cas trouvés dans les cent plus gros marchés de chaque famille festive, c'est-à-dire dans une fenêtre minuscule. Le vrai taux est inconnu, et ce décompte n'en est qu'une borne inférieure. Le reste du fichier n'a pas été relu, et c'est justement le sujet.
Exemple
3 marchés sont publiés ici comme manifestement mal codés. Le plus gros annonce « ACCORD-CADRE MULTI-ATTRI FOURNITURE GAZ NATUREL » sous le code 92360000-2, dont le libellé officiel est « Services pyrotechniques ».
Données essentielles de la commande publique, ministères économiques et financiers · calcul : scripts/site/comptes-publics.py
Le gaz n'est pas seul au rayon pyrotechnie. Le 12/06/2025, 89 036 € de travaux d'installation d'une centrale solaire photovoltaïque, sur le toit d'une école, sont déclarés au même code. Une centrale solaire est bien un dispositif qui a un rapport avec la lumière, mais dans l'autre sens. Et le 02/06/2026, « PRESTATIONS DE REMORQUAGES ET ENTRETIEN DES PONTONS FLOTTANTS », 85 000 € sur 44 mois, atterrit là aussi. Trois marchés, trois univers, un seul code.
| Objet déclaré | Code choisi | Notifié le | Montant |
|---|---|---|---|
| TRAVAUX POUR L'INSTALLATION D'UNE CENTRALE SOLAIRE PHOTOVOLTAÏQUE EN AUTOCONSOMM… | 92360000-2Services pyrotechniques | 12/06/2025 | 89 036 € |
| ACCORD-CADRE MULTI-ATTRI FOURNITURE GAZ NATUREL | 92360000-2Services pyrotechniques | 27/05/2025 | 1,30 M€ |
| PRESTATIONS DE REMORQUAGES ET ENTRETIEN DES PONTONS FLOTTANTS | 92360000-2Services pyrotechniques | 02/06/2026 | 85 000 € |
marchés dont le code CPV est manifestement faux, écartés des familles festives et publiés ici. Liste explicite, chaque entrée vérifiée sur son propre objet. Les titulaires ne sont identifiés dans le fichier que par un numéro SIRET, que nous ne cherchons pas à traduire en nom : le code a été saisi par l'acheteur, pas par eux.
Comment est-ce possible ? Il y avait pourtant un code pour ça
Voici la première chose utile à savoir, et personne ne l'apprend à l'école. Chaque marché public déclaré en Europe porte un code CPV, pour Common Procurement Vocabulary, le vocabulaire commun des marchés publics. C'est un numéro qui dit, en un nombre, ce qui a été acheté. Il sert à ce qu'une entreprise polonaise puisse chercher « fourniture de gaz naturel » dans les marchés français sans parler un mot de français, et à ce que n'importe qui puisse compter combien la France achète de béton.
Cette nomenclature n'est pas un brouillon national à moitié documenté. Elle compte 9 454 codes nommés, publiés par l'Office des publications de l'Union européenne, téléchargeables par n'importe qui. Il existe un code pour le gaz naturel, un pour les travaux photovoltaïques, un pour le remorquage de bateaux. Il en existe même, c'est notre trouvaille préférée, un pour l'« Arbre de Noël » : le code 39298910-9, prévu par Bruxelles, pour le sapin.
Le choisir est l'affaire d'un menu déroulant. Ce qui manque n'est donc pas la nomenclature, c'est la relecture : aucun contrôle ne compare l'objet écrit en clair, à gauche, avec le code choisi, à droite. Les deux voyagent côte à côte jusqu'au fichier ouvert, où ils se contredisent tranquillement, pour l'éternité.
Et il faut mesurer ce que la relecture aurait à relire. En 2020, 3 835 marchés festifs étaient déclarés dans nos familles. En 2024, 215 211. La transparence a été multipliée par 56 en 4 ans, ce qui est une excellente nouvelle, et le nombre de personnes qui relisent les cases est resté le même : zéro.
Nombre de notifications retenues dans nos familles festives, après dédoublonnage. La marche de 2024 tient au changement de régime de publication, pas à un doublement des fêtes. L'année 2026 est incomplète, le fichier étant arrêté en cours d'année : sa chute apparente n'en est pas une.
Ce qui arrive quand on cherche « artifice »
Notre premier réflexe a été le vôtre : taper « artifice » dans la recherche du portail. Mauvaise idée. Un moteur de recherche plein texte ne compare pas les mots, il compare leurs racines, et il ramène « artifice » et « artificielle » au même début de mot. Résultat : des marchés d'intelligence artificielle.
« Champagne » ne va pas mieux : la requête remonte Châlons-en-Champagne et la Cité Champagne, qui n'ont jamais servi une coupe. « Traiteur » remonte du traitement des déchets, ce qui est fâcheux pour un classement des buffets municipaux. Trois lettres communes suffisent à fabriquer un palmarès faux, et il s'en publie.
D'où le détour obligé par les codes, qui sont des valeurs exactes et se comparent sans ambiguïté. Les huit familles festives de cet article sont définies par des préfixes de codes, jamais par des mots : la pyrotechnie est le 92360000, et rien d'autre. C'est plus long, c'est moins intuitif, et c'est la seule manière de compter juste. C'est aussi, exactement, la raison pour laquelle une case mal cochée n'est jamais rattrapée par le libellé qui la contredit : personne ne lit les deux ensemble.
Comment ce chiffre est calculé : pourquoi la recherche par mots-clés est inexploitable ici
Un moteur plein texte racinise : il coupe les mots à leur base avant de comparer, ce qui est très utile pour trouver « décoration » en tapant « décorer », et catastrophique pour compter. Ce n'est pas une panne, c'est son fonctionnement normal, et il rend tout comptage par mot-clé inutilisable.
D'où la règle suivie ici : le filtre est le code, jamais le libellé, et les préfixes sont stricts. les codes sont la source, leur regroupement en familles festives est notre décision. Les préfixes sont stricts : 55520000 et non 5552, qui attrapait 2,4 Md€ de restauration collective.
Ce que le chiffre ne dit pas : un filtre par code laisse invisibles les deux erreurs symétriques. Un code juste posé sur un objet faux ne ressort jamais du décompte, et un objet festif rangé sous un code qui ne l'est pas en sort sans laisser de trace. C'est précisément pour cette raison que les trois marchés du chapitre précédent ont dû être trouvés à la main, un par un.
Exemple
Aucun chiffre de cet article ne vient d'une recherche de texte. Les 8 familles festives sont définies par des préfixes de codes CPV, tirés d'une nomenclature de 9 454 codes, et par eux seuls.
vocabulaire commun des marchés publics, CPV 2008 version 2013, Office des publications de l'Union européenne via TED · calcul : scripts/site/comptes-publics.py
On tire le fil, et on tombe sur 2 147 483 647
En cherchant d'autres cases mal cochées, nous avons trié le fichier par montant décroissant. Et là, quatre lignes se ressemblent trop pour être honnêtes. 4 marchés sont déclarés à 2 147 483 647 €. Pas « environ deux milliards » : ce nombre exactement, à l'euro près, 4 fois de suite.
Tout informaticien qui lit cette page vient de sourire, parce que ce nombre, il le connaît par cœur. 2^31 - 1, la plus grande valeur qu'un entier signé de 32 bits puisse contenir. Un montant qui tombe exactement dessus n'est pas un plafond négocié, c'est un débordement logiciel. En français simple : un ordinateur ne range pas les nombres dans un espace infini, il leur réserve une boîte de taille fixe. La boîte la plus courante de l'informatique fait 32 chiffres binaires, dont un sert à noter le signe, plus ou moins. Restent 31 chiffres pour la valeur, et le plus grand nombre qu'on peut y écrire est celui-là. Un euro de plus, et le compteur bute contre le fond de la boîte.
Un acheteur public ne négocie pas un plafond à 2 147 483 647 euros. Un logiciel, si : c'est ce qu'il écrit quand on lui demande de stocker un nombre trop grand pour sa boîte, ou quand un champ vide est rempli par sa valeur maximale par défaut. Rien n'indique une irrégularité, c'est ce qui a été déclaré, et ce qui a été déclaré est un bug, recopié tel quel dans un fichier ouvert puis republié par tout le monde, nous compris, à cette différence près que nous le disons.
Le meilleur reste la chute. Les 4 lignes portent toutes sur la même chose : du gaz naturel. Acheminement, fourniture, accord-cadre, marché subséquent, tous cette fois au bon code, celui du gaz. Le gaz qui ouvrait cet article en services pyrotechniques referme donc le chapitre des montants impossibles. Le premier de ces marchés, notifié le 01/01/2026, s'intitule « ACHEMINEMENT ET FOURNITURE GAZ NATUREL » et court sur 48 mois.
| Objet déclaré | Code choisi | Notifié le | Montant |
|---|---|---|---|
| ACHEMINEMENT ET FOURNITURE GAZ NATUREL | Combustibles gazeux | 01/01/2026 | 2 147 483 647 € |
| MARCHE SUBSEQUENT TE13 NoAE26GCGAZMS01 - LOT-0001 FRE ACHEMINEMENT GAZ | Gaz naturel | 13/06/2025 | 2 147 483 647 € |
| ACHEMINEMENT ET FOURNITURE DE GAZ NATUREL | Gaz naturel | 13/06/2025 | 2 147 483 647 € |
| ACCORD CADRE TE13 FOURNITURE ET ACHEMINEMENT GAZ No AE26GCGAZAC01 | Gaz naturel | 20/05/2025 | 2 147 483 647 € |
Les 4 lignes portent le même SIRET de titulaire et 3 acheteurs différents, tous identifiés dans le fichier par leur seul numéro. Ces montants ne sont additionnés à rien.
Et 41 montants tombés pile sur le milliard
Comment ce chiffre est calculé : comment un montant est reconnu comme aberrant
Trois signaux, dans cet ordre. Un seuil : au-delà de ce montant un marché déclaré est une faute de saisie, pas un marché : le fichier des marchés dits valides contient plusieurs lignes à 2 000 000 000 € pile. Ils sont comptés à part, jamais retirés en silence. Une valeur exacte : 2 147 483 647, qui n'a aucune raison d'être choisie par un acheteur et toutes les raisons d'être produite par une machine. Des multiples exacts du milliard : montants multiples exacts du milliard d'euros, signature d'une saisie et non d'une estimation. Une estimation ne tombe pas sur un milliard rond ; une saisie, oui.
Aucune de ces lignes n'est supprimée : elles sortent des totaux et sont comptées à part, ce qui permet de les publier, comme ici.
Ce que le seuil ne rattrape pas, et c'est l'essentiel. Une coquille d'un facteur dix sur une fourniture ordinaire ne franchit aucune barre et reste dans les totaux, indétectable. Un accord-cadre reconduit six ans peut atteindre un montant absurde sans qu'une seule ligne dépasse la limite. Et un seuil ne dit rien du code : les trois marchés qui ouvrent cet article passent tous, sans encombre, très loin sous la barre. Un filtre sur les montants attrape les erreurs spectaculaires, jamais les erreurs discrètes, qui sont les plus nombreuses.
Rappel valable pour tout l'article : un compte porte la dépense de l'exercice, un marché un plafond souvent pluriannuel et parfois jamais consommé. Ces deux montants ne s'additionnent pas, ne se soustraient pas et ne se divisent pas l'un par l'autre : ce sont deux couches, comme le parc de radars et les flashs de 2017.
Exemple
211 marchés déclarés dépassent 500 M€ et sont comptés à part : parmi eux, 41 tombent sur un multiple exact du milliard d'euros et 4 sur 2 147 483 647 € pile.
Données essentielles de la commande publique, fichiers des marchés dits valides · calcul : scripts/site/comptes-publics.py
41 marchés portent un montant qui est un multiple exact du milliard d'euros. Deux annoncent 3 Md€ pour des les services de télécommunications, deux fois. Un même acheteur déclare, le 01/07/2021, plusieurs lignes de semences et de végétaux à 2 Md€ chacune, puis récidive le 16/11/2021 avec 2 Md€ de mobilier, sous un libellé qui commence par « FOURITURE » : le mot fourniture a perdu une lettre en route.
Le fichier qui contient ces lignes s'appelle « marchés valides ». Valide signifie ici que la ligne est complète et bien formée, pas que son contenu a du sens. Une ligne peut porter tous ses champs, une date correcte, un SIRET existant, et annoncer un plafond qui dépasse le budget de plusieurs ministères pour acheter des bulbes.
| SERVICES OPERES DE TELECOMMUNICATIONS | 3 Md€ | |
|---|---|---|
| SERVICES OPERES DE TELECOMMUNICATIONS DE… | 3 Md€ | |
| PROGRAMME REGIONAL DE FORMATION SE FORME… | 2,40 Md€ | |
| Fourniture réactifs consommables, mainte… | 2,40 Md€ | |
| SOLUTIONS ET PRESTATIONS ASSOCIÉES POUR … | 2,40 Md€ | |
| Fourniture de Médicaments Dérivés du San… | 2,38 Md€ | |
| CONTRAT DE SERVICE PUBLIC D'EXPLOITATION… | 2,26 Md€ | |
| ACHEMINEMENT ET FOURNITURE GAZ NATUREL | 2,15 Md€ | |
| MARCHE SUBSEQUENT TE13 NoAE26GCGAZMS01 -… | 2,15 Md€ | |
| ACHEMINEMENT ET FOURNITURE DE GAZ NATURE… | 2,15 Md€ |
Le même marché, deux fois, trois fois
Deuxième surprise du tri, moins drôle et plus lourde de conséquences : beaucoup de lignes existent en plusieurs exemplaires. 48 781 d'entre elles, chez 4 495 acheteurs. Quiconque additionne la colonne des montants sans dédoublonner obtient un budget deux à trois fois trop gros pour les communes concernées, et le publie de bonne foi.
Comment ce chiffre est calculé : comment une ligne est reconnue comme un doublon
Deux lignes sont tenues pour un même marché quand elles partagent acheteur, montant, code CPV, date de notification, durée. Sans l'objet, dont la casse et la ponctuation varient d'une republication à l'autre. L'objet est délibérément exclu de la clé : sa casse et sa ponctuation changent d'une republication à l'autre, si bien que deux libellés séparés par une seule apostrophe décriraient deux marchés là où il n'y en a qu'un.
Ce que le chiffre ne dit pas : la règle sous-compte : deux lots réellement distincts de même montant, même objet et même date sont fusionnés. Sous-estimer vaut mieux que tripler le budget festif de Puteaux, qui porte trois lignes identiques de 150 000 €. La règle sous-compte donc volontairement, parce que l'erreur symétrique est bien plus grave : gonfler artificiellement le budget festif d'une commune nommée serait une faute, laisser passer deux lots réellement distincts n'est qu'une imprécision. Le nombre de lignes écartées mesure ce que le fichier publie en double, pas le nombre de marchés réellement dupliqués, qui est plus élevé.
Exemple
Sur l'ensemble du fichier, 48 781 lignes sont écartées comme doublons, chez 4 495 acheteurs. Une commune qui republie son marché d'illuminations avec une apostrophe en plus dans le libellé compte pour un marché, pas pour deux.
Données essentielles de la commande publique, ministères économiques et financiers · calcul : scripts/site/comptes-publics.py
Le cas d'école le plus net vient de l'ancien régime déclaratif, celui de l'arrêté du 22 mars 2019. Un marché de « LOCATION POSE ET DEPOSE DE DECORATIONS LUMINEUSES ET ILLUMINATIONS DE NOEL », 1,92 M€ sur 48 mois, y figure 2 fois : même objet au signe près, même montant au centime près, même date, même code. Ce n'est pas deux millions dépensés deux fois, c'est une ligne publiée deux fois.
Ailleurs, l'écart tient à une apostrophe. Nogent-sur-Seine déclare un « Achat d’illuminations de Noël / 2025-2026-2027 » de 122 224 €, où l'apostrophe n'est pas une apostrophe mais un signe resté de travers dans l'encodage du fichier. La même commune déclare ensuite 2 lignes d'achat et d'installation de ciels de décoration pour ses rues commerçantes, au même montant de 49 986 €, au même code, à la même date, et notre règle refuse de les fusionner : leurs durées déclarées diffèrent de 1 mois. Une case de durée remplie autrement, et deux lignes survivent au filtre.
Ailleurs, deux lignes de 94 500 € pour les mêmes feux d'artifice cohabitent, notifiées le même jour, au même code, chez le même titulaire, l'une déclarée sur 36 mois et l'autre sur 27. Ce n'est pas un doublement de la dépense, c'est le même accord-cadre saisi deux fois avec deux durées.
Puisqu'il faut le dire une fois pour toutes : un accord-cadre n'est pas une dépense. C'est une autorisation d'acheter jusqu'à un plafond, pendant une durée, auprès d'un ou plusieurs titulaires. Quand ils sont plusieurs, chacun reçoit le même plafond alors qu'un seul exécutera la commande, et le fichier publie donc trois fois le même montant pour un seul marché. Rien de tout cela n'est anormal. Tout cela est illisible si on l'additionne.
Puis 41 comptes que plus personne ne sait nommer
Changeons de fichier, sans changer de sujet. À côté des marchés, les balances comptables de la DGFiP rangent chaque euro dépensé sous un numéro de compte, et ce numéro a normalement un libellé officiel dans le plan des comptes. Nous en avons chargé huit versions pour les traduire. 41 comptes renseignés par plus de 502 collectivités chacun n'y figurent nulle part.
Le champion, le compte 4511, est mouvementé par 8 871 collectivités et porte 291,78 M€. Aucune des huit nomenclatures ne dit ce qu'il est censé contenir. Le compte 6237, qui traîne dans les dépenses de communication, est dans le même cas chez 3 094 collectivités. On sait combien, on sait qui, on ne sait plus comment ça s'appelle.
| Compte 4511 | 8 871 collectivités | |
|---|---|---|
| Compte 748374 | 7 461 collectivités | |
| Compte 4512 | 5 865 collectivités | |
| Compte 4513 | 3 265 collectivités | |
| Compte 6237 | 3 094 collectivités | |
| Compte 75883 | 2 555 collectivités | |
| Compte 7395 | 2 018 collectivités | |
| Compte 4514 | 1 994 collectivités | |
| Compte 45101 | 1 875 collectivités | |
| Compte 708721 | 1 865 collectivités |
L'explication est prosaïque et n'accuse personne : le plan des comptes a changé, les collectivités ont continué d'utiliser les subdivisions qu'elles connaissaient, et la nomenclature publiée ne les reprend pas toutes. Il en résulte des centaines de millions d'euros parfaitement traçables et parfaitement anonymes, dont un numéro est la seule description disponible.
Même genre de piège du côté des marchés, et il vaut d'être signalé à quiconque téléchargera ces fichiers après nous : il y en a deux, et leurs noms mentent. Celui dont l'identifiant annonce « v3 » relève de l'arrêté du 22 mars 2019 et son état est ancien, arrêté au 08/02/2024. Celui qui annonce « 2022 » relève de l'arrêté du 22 décembre 2022 et il est en vigueur. Le numéro de version le plus élevé désigne donc le format le plus ancien, ce qui est le meilleur moyen au monde de publier un décompte à moitié sans s'en apercevoir.
- decp-2022-marches-valides (en vigueur) · 49,5 %
- decp-v3-marches-valides (ancien, arrêté au 08/02/2024) · 50,5 %
| decp-2022-marches-valides (en vigueur) | 689 062 lignes | 49,5 % |
|---|---|---|
| decp-v3-marches-valides (ancien, arrêté au 08/02/2024) | 702 901 lignes | 50,5 % |
| Total | 1 391 963 lignes | 100 % |
Ce que ces fichiers contiennent vraiment
Assez de méthode. Voici ce qu'on trouve quand on lit, ligne à ligne, les marchés festifs des communes qui dépensent le plus. Les libellés qui suivent sont copiés tels qu'ils sont publiés, majuscules, abréviations et coquilles comprises, et sans coupure : ce sont les phrases telles qu'elles sortent des formulaires.
16 objets de marchés festifs, cités tels qu'ils sont publiés
| Commune | Objet publié | Plafond | Durée |
|---|---|---|---|
| Gravelines | 166MS07 - EMBRASEMENT DU PHARE - 24 AOUT 2025CPV 92360000-2 · SERVICES PYROTECHNIQUES | 1 667 € | 1 mois |
| Gravelines | 166MS05 - ORGANISATION DU SPECTACLE PYROTECHNIQUE DU 28 DECEMBRE 2024CPV 92360000-2 · SERVICES PYROTECHNIQUES | 4 000 € | 1 mois |
| Gravelines | Fourniture et location d'un tunnel LED lumineux - FOURNITURE ET LOCATION DE DÉCORATION ET D'ÉQUIPEMENTS POUR LE MARCHÉ DE NOËL 2025, 2026, 2027 et 2028CPV 39298900-6 · ÉLÉMENTS DÉCORATIFS DIVERS | 192 000 € | 42 mois |
| Le Lavandou | Nouvel Accord Cadre à BDCCPV 39298900-6 · ÉLÉMENTS DÉCORATIFS DIVERS | 195 000 € | 36 mois |
| Le Lavandou | Location d'illuminations sans pose (livraison uniquement)CPV 39298900-6 · ÉLÉMENTS DÉCORATIFS DIVERS | 51 170 € | 36 mois |
| Roquefort-les-Pins | PAELLAS ET PIZZASCPV 55520000-1 · SERVICES TRAITEUR | 40 000 € | 48 mois |
| Roquefort-les-Pins | ROTISSERIE BARBECUECPV 55520000-1 · SERVICES TRAITEUR | 100 000 € | 48 mois |
| Loon-Plage | DENREES APERITIVES PAR UN TRAITEUR - COCKTAILS ET RECEPTIONS - FOURNITURE ET LIVRAISON DE DENRÉES PAR UN TRAITEURCPV 55520000-1 · SERVICES TRAITEUR | 20 000 € | 12 mois |
| Kourou | MARCHE DE NOELCPV 39298910-9 · ARBRE DE NOËL | 210 000 € | 12 mois |
| Palavas-les-Flots | Achat et livraison de sapins pour le village de Noël de la commune de Palavas-les-FlotsCPV 39298910-9 · ARBRE DE NOËL | 144 000 € | 48 mois |
| Le Tréport | SAPINS - APPROVISIONNEMENT EN FLEURS, PLANTATIONS, BULBES, SAPINS ET PRODUITS PHYTOSANITAIRES POUR LES BESOINS DE LA COMMUNECPV 39298910-9 · ARBRE DE NOËL | 5 000 € | 12 mois |
| Saint-Raphaël | AQUISITION D'UN CIEL DÉCORÉ LUMINEUX ET MODULABLE POUR LA PLACE PIERRE COULLET ET PRESTATIONS ACCESSOIRESCPV 39298900-6 · ÉLÉMENTS DÉCORATIFS DIVERS | 222 068 € | 42 mois |
| Saint-Raphaël | LOCATION D'UN CIEL DÉCORÉ, LUMINEUX ET MODULABLE POUR LA PLACE COULLETCPV 39298900-6 · ÉLÉMENTS DÉCORATIFS DIVERS | 115 800 € | 48 mois |
| Bayeux | LOT 3 DECORATION INTERIEURE NON PERSONNALISEECPV 39298900-6 · ÉLÉMENTS DÉCORATIFS DIVERS | 1 144 000 € | 48 mois |
| Trith-Saint-Léger | CADEAUX POUR LA FETE DES MERES POUR 2026CPV 18530000-3 · CADEAUX ET PRIX | 61 000 € | 3 mois |
| Ville de Paris | FOURNITURE DE SAPINS DE NOËL VILLE DE PARIS - LOT 2CPV 39298910-9 · ARBRE DE NOËL · ARRÊTÉ DE 2019 | 1 000 010 € | 49 mois |
Marchés réellement déclarés par des communes du haut du classement des dépenses festives. Ces montants sont des plafonds, souvent pluriannuels : ils ne disent pas ce qui a été payé, et aucune de ces communes n'est en cause. La dernière ligne relève de l'ancien régime déclaratif, ne se somme avec aucune autre et n'entre dans aucun total.
Le feu d'artifice, d'abord, ne tombe pas toujours en juillet. Gravelines en fait tirer un pour l'embrasement de son phare au mois d'août, 1 667 €, et un autre le 28 décembre, pour 4 000 €. La décoration de Noël, ensuite, n'est pas toujours achetée. La même commune ne possède pas son tunnel lumineux à LED, elle le loue, 192 000 € sur 42 mois. Et Saint-Raphaël pousse la logique jusqu'au bout : elle achète un ciel décoré lumineux pour 222 068 €, et en loue un autre pour 115 800 €.
À Roquefort-les-Pins, la commande publique se lit comme une carte de restaurant : 40 000 € de paellas et de pizzas, 100 000 € de rôtisserie au barbecue. Ailleurs, les denrées apéritives d'un traiteur valent 20 000 € : oui, l'apéritif municipal a son code CPV, et c'est le bon. Le code du sapin, lui, sert à trois choses différentes : les sapins d'un village de Noël, un marché de Noël entier, et un approvisionnement où le sapin voyage avec les fleurs, les bulbes et les produits phytosanitaires, au rayon jardinage, pour 5 000 €.
Restent les libellés qui ne disent rien. Le Lavandou loue des illuminations « sans pose », ce qui laisse ouverte la question de qui monte les guirlandes, et passe 4 marchés dont l'objet publié tient en quatre mots, « Nouvel Accord Cadre à BDC », pour 476 300 € au total. À Bayeux, 1,14 M€ sont déclarés pour une décoration intérieure « non personnalisée ». Non personnalisée, donc.
Une dernière ligne, sous l'ancien régime déclaratif, pour son appoint : 1 000 010 € de sapins de Noël, soit un million et dix euros, et on aimerait savoir ce que faisaient là les dix derniers. Ce marché est déclaré sur 49 mois, comme 2 autres lignes du même fichier, alors que la durée maximale ordinaire d'un accord-cadre est de quatre ans, soit 48 mois. Exception prévue par les textes ou mois de trop dans un formulaire, la donnée ne le dit pas, et nous ne trancherons pas à sa place.
Et puisque cet article parle de textes publiés sans relecture, voici le cas limite, qui n'est pas une faute d'orthographe. Le libellé d'un marché de Hautmont arrive dans le fichier avec ses balises de mise en page restées à l'intérieur du texte : Création, Organisation et Coordination <br />d'une manifestation festive - CORSO 2024<br />. Un agent a tapé son objet dans un formulaire web, l'éditeur a ajouté des retours à la ligne, et personne, entre ce formulaire et vous, ne les a vus.
Et les fêtes qu'aucun fichier ne voit
Reste le silence, qui est le plus gros angle mort de tous. Sous 40 000 € HT, un marché n'a pas à être déclaré. Une commune de moins de 500 habitants a donc 13,5 % de chances de figurer dans ce fichier, contre 96,2 % au-delà de 50 000 habitants. Le feu d'artifice du 14 juillet d'un village ne franchit jamais le seuil : il existe dans les comptes de la commune, il n'existe pas dans la commande publique.
| moins de 500 habitants | 13,5 % | |
|---|---|---|
| 500 à 2 000 habitants | 34,5 % | |
| 2 000 à 10 000 habitants | 69,9 % | |
| 10 000 à 50 000 habitants | 93,9 % | |
| 50 000 habitants et plus | 96,2 % |
C'est la conclusion la moins drôle de cet article, et la seule qui compte. Une nomenclature de 9 454 codes, un portail ouvert, des fichiers téléchargeables gratuitement, et au bout de la chaîne : du gaz en feu d'artifice pour ceux qui déclarent, et rien du tout pour les autres.
Ce n'est pas un scandale, c'est un chantier, et il est d'une taille modeste. Aucune des anomalies de cet article ne demande une réforme : elles demandent une règle de contrôle au moment de la publication, qui compare l'objet écrit en clair, à gauche du formulaire, avec le code choisi, à droite. Un gaz naturel déclaré en services pyrotechniques, un montant qui tombe pile sur la plus grande valeur qu'un entier de 32 bits puisse contenir, une ligne identique publiée deux fois le même jour au même montant : chacun de ces cas se repère par une comparaison mécanique, avant publication, sans jugement humain. Tout ce qui précède a été trouvé dans des fichiers que n'importe qui peut télécharger, avec un ordinateur ordinaire. La matière est là, publique, et il ne manque qu'une relecture.
ET VOTRE COMMUNE ?
Les libellés cités plus haut viennent d'une trentaine de communes. Pour les 34 518 autres, la question n'est plus ce qu'elles achètent mais combien elles dépensent, et cela se cherche : tapez un nom, un code INSEE ou un numéro de département.
Combien ces fêtes coûtent réellement, commune par commune, est une autre histoire, et nous la racontons dans notre dossier sur ce que la fête coûte à votre commune.
REFAIRE LE CALCUL
Tous les chiffres de cet article viennent des fichiers publics listés en bas de page. La page données de la rubrique Dépenses festives donne les tableaux complets, leur date de mise à jour et le fichier source.
Méthode et limites
Les chiffres de cet article viennent de deux fichiers distincts, jamais additionnés l'un à l'autre : les Données essentielles de la commande publique, dans leurs deux fichiers de marchés dits valides, pour tout ce qui concerne les marchés, les codes CPV et les montants aberrants ; les balances comptables des collectivités, publiées par la DGFiP, pour les comptes sans libellé. Tous sont calculés par un script puis lus depuis un fichier d'agrégats, aucun n'est saisi à la main.
Les 3 marchés au code manifestement faux forment une liste explicite, chaque entrée vérifiée sur son propre objet, et non le résultat d'une détection automatique. Il en existe très probablement beaucoup d'autres : ce texte n'en tire aucun taux, et le décompte publié n'est qu'une borne inférieure.
Les libellés de marchés sont cités tels qu'ils sont publiés, majuscules, abréviations et coquilles comprises. Deux retouches d'affichage seulement : les espaces multiples sont réduites et les apostrophes cassées par l'encodage du fichier sont rétablies, sans qu'un mot soit changé. Une seule citation garde ses balises de mise en page, parce qu'elles sont le sujet de la phrase.
Six limites accompagnent toute lecture. Un montant de marché est un plafond souvent pluriannuel, parfois jamais consommé, jamais une dépense constatée. Le dédoublonnage sous-compte volontairement. Le seuil de publication de 40 000 € HT rend le fichier muet sur la plupart des petites communes. Les 211 montants aberrants sont exclus de tout total et ne servent qu'à eux-mêmes. Un compte sans libellé n'est pas un compte sans usage : une collectivité absente d'un compte fin le déclare au niveau agrégé, elle ne dépense pas zéro. Enfin, la couche marchés n'est pas datée du même exercice que la couche comptes : les notifications vont de 2010 à 2026, et l'exercice de référence des comptes y est quasi absent. Un nombre de marchés affiché à côté d'une dépense annuelle est donc un cumul pluriannuel : lire par_annee, jamais le total seul.
Un mot sur ce que ces cases mal cochées ne prouvent pas. Elles ne désignent ni une fraude, ni une irrégularité, ni une incompétence : le formulaire de publication demande un code parmi 9 454, et personne ne relit la réponse. C'est un défaut de contrôle qualité sur une donnée ouverte, ce qui est un tout autre sujet que la gestion des collectivités citées ici, sur laquelle cet article ne dit rien. Et il faut se rappeler ce que ces fichiers ne descendent jamais dire : grand livre, état de l'actif, mandats de paiement, non publiés, communicables au titre du livre III du CRPA.
TÉLÉCHARGER LES DONNÉES
L'agrégat qui porte les chiffres de cette page, tel que notre script l'a écrit, sources et licence comprises.
- festivites.json · 282 Ko · Licence ouverte · calculé le 21/08/2026 · comment il est construit
Sources
- Données essentielles de la commande publique, marchés valides, ministères économiques et financiers, licence ouverte. Fichier decp-v3-marches-valides (arrêté du 22 mars 2019, ancien, arrêté au 08/02/2024, 702 901 lignes) et fichier decp-2022-marches-valides (arrêté du 22 décembre 2022, en vigueur, 689 062 lignes).
- Codes des marchés : vocabulaire commun des marchés publics, CPV 2008 version 2013, Office des publications de l'Union européenne via TED, 9 454 codes nommés. les codes sont la source, leur regroupement en familles festives est notre décision. Les préfixes sont stricts : 55520000 et non 5552, qui attrapait 2,4 Md€ de restauration collective
- Balances comptables des collectivités et des établissements publics locaux, Direction générale des finances publiques (DGFiP), Licence ouverte, exercice 2024, pour les 41 comptes sans libellé. Les libellés officiels sont cherchés dans le plan des comptes développé et sept autres nomenclatures.
- Population des communes : Population légale des communes, API géo, Etalab, d'après l'INSEE, Licence ouverte.
- Agrégats générés le 21/08/2026. Le détail des calculs, des pièges de ces fichiers et de ce qu'ils ne permettent pas d'affirmer : notre page données sur les dépenses festives.